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L'addiction affective

Mis à jour : 3 sept 2018

La dépendance affective est difficile à définir de manière absolue, nosographique. Elle peut s’intégrer dans un bon nombre de pathologies, mais peut aussi n’être qu’une sensibilité particulière en dehors de toute pathologie.

Il convient donc de parler d’un trait de personnalité, d’un certain profil de fonctionnement que d’une affection ou un syndrome.

En effet, si on peut vivre fort bien sans tabac ou sans alcool, et même sans téléphone portable, la notion d’affectivité mérite un regard bien plus relatif, bien plus nuancé.

Qui pourrait vivre sans amour, sans relation à l’autre passant par l’affect ? Cependant, certains patients témoignent d’une véritable souffrance, d’une situation de handicap personnel, social, ayant des répercussions dans tous les domaines de leur vie.

La dépendance affective est donc une appréciation subjective d’un état clinique. Elle est « dose dépendante ».


Est-elle véritablement une addiction ?

D’une certaine manière oui puisqu’elle en reprend les principaux mécanismes. Au début il peut y avoir un besoin particulièrement marqué de relation positive à autrui. Puis, et nous pouvons souvent l’observer chez les patients, le manque de confiance, un deuil, un abandon, peuvent venir impacter cette tendance et amener à « augmenter la dose » pour obtenir le même effet lénifiant. C’est alors le besoin sans cesse de confirmation, de rassurance, qui induit chez l’autre ou les autres, des conduites d’évitement qui alimentent l’anxiété.

Arrive ensuite le moment où plus rien ne rassure car il faudrait pour cela un état de fusion impossible à trouver avec qui que ce soit ou de façon très éphémère.

Autre élément qui le met dans le champ de l’addiction, la solution passe par une forme de sevrage : Prendre des initiatives sans confirmation, retrouver sa capacité à décider sans doute, renoncer à l’approbation.

La littérature comme à l’habitude, indique une prédominance féminine du trouble, ce que le médecin généraliste homéopathe masculin que nous sommes ne retrouve pas du tout dans sa patientèle.

La dépendance affective masculine est très mal acceptée socialement, donc moins exprimée, sauf dans une vraie relation médicale de confiance.

Les origines de cette dépendance s’enracinent bien entendu dans la petite enfance , durant laquelle une étape de rassurance profonde affective n’a pas été acquise. (Théorie de l’attachement)

Cette étape sautée ne se récupère en général jamais par les thérapies. Elles permettent cependant au sujet de se distancier vis-à-vis de ce fonctionnement, de prendre conscience de la vanité de demander à l’âge adulte et en permanence aux autres adultes de venir combler cette étape manquée.

Les médicaments classiques peuvent aider au plan symptomatique, puisque l’angoisse est omniprésente dans l’impossibilité de cette quête.

L’homéopathie, parce qu’elle agit au plan émotionnel et que ses médicaments ont été expérimentés aussi sur des signes émotionnels, permet d’aider ces personnes dépendantes à progresser dans leur cheminement vers la confiance.

Les symptômes principaux de cette dépendance sont une tendance à demander sans cesse l’avis d’autrui, la crainte de la solitude , de l’isolement, du célibat, la difficulté extrême à se séparer, à rompre une relation qui ne convient pas (angoisse de ne plus jamais trouver personne), la difficulté ou l’impossibilité de prendre des décisions seul et la nécessité maladive de l’approbation. S’y ajoute souvent une attitude de demande, afin d’être en permanence rassuré, ce qui entraine chez l’autre une réaction d’épuisement et donc d’indifférence venant aggraver le manque. Enfin et au maximum, la personne est capable de supporter une relation pathologique, une situation d’humiliation, de maltraitance, pour échapper à son angoisse d’isolement et d’abandon (mieux vaut être mal accompagné que seul !).


Les pistes homéopathiques :

L’anxiété, le manque d’estime de soi et l’hypersensibilité sont les éléments d’entrée dans le choix des médicaments adaptés à la situation.

L’anxiété est princeps. C’est surtout l’anxiété d’être seul et l’anxiété à l’idée de l’abandon.

Le manque d’estime et de confiance en soi est toujours présent. La personne ne s’aime pas car elle n’a pas été aimée et ne se sent désormais plus jamais suffisamment aimée.

L’hypersensibilité est un facteur d’aggravation régulier. La situation de manque permanent entraine un trop plein d’émotions qui en lui-même est difficile à supporter (personnalités immatures)

Aborder cela du point de vue homéopathique passe par le regard du mode réactionnel chronique d’une part, et des éléments sémiologiques les plus évidents d’autre part.


Dépendance affective et modes réactionnels chroniques 

La logique de cette dépendance est celle du vide. Un récipient affectif sans fond a besoin de se remplir. Tout l’amour de l’univers n’y suffirait pas. On pourrait oser la métaphore du « trou noir affectif » qui absorbe toutes les tentatives de rassurance.

Nous sommes dans le tuberculinisme sans aucun doute et le plus souvent.

L’hypersensibilité émotionnelle est de ce registre également.

Mais ce manque fondamental, le caractère obligé et incontournable de cette quête d’amour, est du registre de la psore.

Dans ce domaine, on remarquera la pertinence des auteurs qui considèrent que psore et tuberculinisme ne sont qu’une seule et même entité réactionnelle.

La luése est plus éloignée. Elle a besoin de l’autre, parfois de façon addictive, mais pour s’en nourrir, pour le consommer, pour le dominer. Le luétique est plus souvent un prédateur qu’une victime du vide affectif.

La sycose est différente car elle est centrée sur elle-même. Le sycotique est obsédé par son corps, ses sensations angoissantes. Il a pu souffrir d’un manque d’amour et cacher une blessure narcissique. Il ne s’aime pas trop et pense qu’il ne peut l’être mais va chercher de façon nombriliste à ressembler à ce qu‘il croit être le critère correct.

Pour parler en termes différents, le centre de gravité mental du sycotique est à l’intérieur de lui-même, mais de façon dystonique. Il est dans son corps, mais dans un corps qu’il ne connait pas et qui lui fait peur.

Le centre de gravité psychique du luétique est au-dessus de lui-même, dans un corps et une psyché qu’il surévalue.

Le centre de gravité psychique du psorique est en lui-même, mais dans un corps perpétuellement trop vide et en manque.

Le centre de gravité psychique du tuberculinique est chez l’autre, totalement.


Les médicaments de la dépendance affective

Pulsatilla le soumis

Nous le citons en premier et pour cause. Le besoin de rassurance est omniprésent même s’il est camouflé souvent par la timidité. Pulsatilla a ses barrières qu’il rêve que l’on franchisse, en douceur.

Le personnage est dans une sphère sentimentale permanente et n’affronte pas le conflit. Il ne supporte pas l’idée de contrarier ou même de juste contester autrui. Aussi, il est prêt à tout supporter, tout avaler, pour ne pas être l’objet du rejet. Le besoin de relation affective forte est immense et cela est doublement caché par le caractère très peu extraverti et d’autre part par la variabilité de tous les symptômes y compris psychiques qui font passer d’un état de relatif équilibre au désespoir dès que les signes de compassion viennent à manquer. Le besoin de consolation est le plus marqué de toute la matière médicale. Nous sommes cependant souvent avec Pulsatilla au stade le plus avancé de la dépendance affective, celui de la soumission totale. Dernier trait marqué chez lui, le manque de confiance, le doute permanent et le besoin d’être rassuré. Sur le plan sexuel, en sortant du sempiternel cliché de la femme qui redoute le sexe, Pulsatilla se comporte de la même manière que pour les autres signes : soumissions aux désirs de l’autre, doute et besoin d’approbation. Pulsatilla a du mal à s’abandonner à l’autre autant qu’il ou elle a peur d’être abandonné.

Ignatia le chagrin

On présente Ignatia de façon toujours théâtrale et hysteroïde, ce qui correspond à une certaine réalité. L’origine de cela est le spasme intérieur qui le ou la torture. Ce spasme se retrouve au niveau physique, principalement sur les fibres lisses. Il se retrouve aussi au niveau psychique. C’est cette souffrance intérieure qui ne se voit pas à l’extérieur qui détermine que l’on porte ce jugement péjoratif sur Ignatia en le désignant de théâtral ou d’hystérique. C’est cela aussi qui explique la notion de chagrin silencieux qu’on lui attribue ; belle contradiction chez Ignatia spécialiste de la contradiction que d’être théâtralement loquace et d’avoir un chagrin silencieux. Ignatia accumulé les déconvenues, les amours déçus, les deuils, les chagrins.

On pourrait dire que Ignatia extériorise beaucoup ses manifestations somatiques, en soupirant, en attirant l’attention sur ses symptômes. En même temps que cela, il garde à l’intérieur le plus essentiel que sont les blessures accumulées.

En même temps que ce statut de victime, il ou elle éprouve une forte culpabilité et se reproche des fautes imaginaires ou exagérées.

Ignatia est un dépendant affectif que chaque chagrin nouveau va replacer dans cette grande contraction intérieure de la sensibilité.

Podophyllum le découragé

Somatisant principalement sur le ventre et la digestion, avec ses selles en jets, il est moins connu pour sa dépression désespérée qui lui fait croire qu’il est sur le point de mourir. Il n’a plus la force de lutter. Il se décourage totalement. C’est un des grands médicaments cependant des dépressions du matin. Pas loin de Manganum qui refuse de se lever, il s’aggrave dès les premières heures du matin et même les dernières de la nuit. Il a un besoin d’être accompagné dans son désespoir, surtout durant la fièvre ou il est trés loquace et au moindre trouble digestif, surtout gastrique.

C’est un médicament d’états aigus surtout et on y trouvera une certaine utilité au plan de la dépendance psychique dans les soins de support d’affections graves digestives.

Natrum muriaticum le sociophobe dépendant

On voit toujours natrum muriaticum comme quelqu’un de renfermé et on a raison. Pour autant, cela ne le rend pas indiffèrent et clivé du monde. Bien au contraire, et malgré son aggravation par la consolation, il montre de nombreux signes de dépendance.

Une dépendance dans la nostalgie en premier lieu. Il a vécu des blessures, souvent une blessure majeure qui est une coupure et il ne s’en remet pas. Chez lui, il y a toujours un avant et un après.

S’il est un sociophobe caractéristique qui se cache et qui fuit les mondanités, c’est qu’il est déçu profondément et qu’il se protège de nouvelles déconvenues.

Une dépendance dans la vulnérabilité qui est énorme. Il est très facilement blessé et il le sait, et ainsi a des conduites d’évitement qui peuvent le faire passer pour un grand indépendant autonome qu’il n’est pas. Simplement l’angoisse s’estompe en étant seul. Il ressasse alors à l’envie.

Une dépendance vis-à-vis de la relation à l’autre qui est vécue souvent de manière secrète et culpabilisée. Natrum muriaticum a une peur absolue d’être rejeté et la meilleure manière de ne pas l’être est de rejeter soi-même la moindre relation positive. « Mieux vaut ne pas avoir de relation du tout que de se mettre en situation d’être rejeté et abandonné ».

Comme la mer dont il est issu, ce sel a un aspect de flux et de ressac, qui le fait se replier alors qu’il est accroché à l’autre, qui le fait paraitre solitaire alors qu’il en souffre.

Aurum metallicum le désespoir

Nous connaissons sa nature dépressive et ses colères, son sens du devoir et sa tendance suicidaire. On voit toujours en lui le rougeaud irascible et il est difficile de percevoir la fragilité et la dépendance dans tout cela.

Aurum metallicum est pourtant dans une grande dépendance dans ses affects. En premier lieu le sens du devoir et de l’honneur qui témoigne d’un surmoi hypertrophié qui doit être une grande source de souffrance et de dépendance vis-à-vis du jugement d’autrui et surtout du jugement qu‘il présuppose à autrui.

Il se sent très facilement abandonné et son manque de confiance le rend extrêmement dépendant de l’opinion des autres qu’il guette tout en sachant par a priori qu’elle sera mauvaise.

Difficile de voir dans ce coléreux violent, la souffrance profonde et la dépendance !

Aurum muriaticum l’hypochondriaque

Surtout utilisé dans la sphère gynécologique, on pense moins souvent aux symptômes psychiques qui associent à la dépendance et à la personnalité d’Aurum, la tendance muriatique de repli dépressif et de nostalgie.

Aurum muriaticum est un hypochondriaque mais dépendant du jugement d ‘autrui. Que l’on puisse penser qu’il soit malade lui est insupportable.

Surtout, il a un besoin de compagnie qui l’éloigne franchement du coté muriatique. Il a pu subir des humiliations qui l’ont mis dans cet état de dépression et surtout de grande anxiété. Il a un grand besoin des autres pour oublier de penser à sa santé qui est son noyau d’inquiétude.

Phosphorus le dépendant impressionnable

Impressionnable doit être pris chez lui au sens photographique et littéral. Il est sensible aux gens et surtout aux ambiances. Il a besoin de compagnie autour de lui et de présence joyeuse. Cela nourrit son exaltation idéaliste et apaise son angoisse toujours présente face à l’existence et à son mystère.

On le dit indiffèrent envers ses proches et cela se produit probablement parce que proche pour lui devient synonyme de banal et il a besoin d’herbe verte venue d’ailleurs.

Il est en réalité proche des autres et dans le besoin de l’autre. Très compatissant, il diffère de Causticum qui est un pessimiste noir. Il est sensible à ce qui peut advenir aux autres et aura même des pressentiments à leur endroit, ce que n’a pas Causticum. Sa dépendance s’exprime dans le don à autrui autant que dans sa crainte et son anxiété d’être seul. C’est un « donnant donnant » équitable avec lui car il souffre de voir les autres dans une mauvaise passe et désire ardemment les élever à son niveau, autant au plan intellectuel que spirituel.

Phosphoricum acidum le chagrin d’amour

On le dit indiffèrent et refusant de communiquer. C’est parce qu’il est déçu et désappointé cruellement qu’il se réfugie dans cet isolement apparent. Un chagrin, un deuil, surtout une déception amoureuse ou d’amitié est venu rompre ce qui faisait son fragile équilibre. Sa dépendance s’identifie au fait qu’il se retrouve à terre dès que l’on coupe les ficelles qui le tenait à l’autre comme la marionnette à son marionnettiste. Il refuse la compagnie et préfère qu’on le laisse seul dans sa souffrance, mais c’est parce qu’il n’a plus l’énergie d’affronter la relation qui pourrait à nouveau le mettre à terre. Il possède la modalité inverse de désir de compagnie, à condition que celle-ci le fasse renaitre (momentanément) de ses cendres comme tout bon phosphorique.

Helonias la dépression génitale

Une fois n’est pas coutume, nous décrirons surtout Helonias au féminin. Les signes masculins existent mais sont bien pauvres à côté des signes génitaux féminins de ce médicament de fatigue et de dépression. Tous les symptômes psychiques sont verrouillés sur la région génitale et on le décrit comme un sépia aggravé. Le besoin de distraction et de présence est une véritable dépendance. En cas de manque, c’est le retour à l’apathie et à la fatigue. Ce côté distractif peut faire penser à Ignatia et les deux médicaments s’aggravent en pensant à leurs maux. Il peut faire penser à sépia car la distraction n’est pas qu’intellectuelle et relationnelle mais a besoin de fébrilité et de mouvement.

Lorsqu’Helonias est seule, elle se retrouve seule avec son utérus dans un état qui lui pèse physiquement comme moralement. Elle est en dépendance de tout ce qui l’amènera à quitter cette présence envahissante du ventre pour retrouver provisoirement de l’énergie.

Staphysagria le meurtri récidiviste

On le décrit comme violé, meurtri, vexé, indigné et tout cela est vrai. L’histoire de Staphysagria l’a plongé dans un état chronique de susceptibilité. La métaphore d’avec ce poussin télévisuel portant encore sa coquille sur sa tête a beaucoup été filée.

Staphysagria n’est pas replié malgré sa grande vulnérabilité et sa grande susceptibilité. Il est toujours en quête d’amour, de sexe même, mais englué dans un cycle à répétition qui le fait sans cesse se retrouver en victime bafouée et flouée.

Causticum l’angoissé planétaire

Il n’est pas toujours aussi vieux que la matière médicale le décrit, mais il en a tous les aspects. Sa compassion pathologique porte sur tous les sujets et il sera déstabilisé aussi bien par le réchauffement de la planète, les guerres lointaines que par ses plus proches relations. Il est branché de manière pathologique sur le sensorium d’autrui et surtout ce qu’il en suppose. Cela fait de lui un dévoué qui se met en danger que cela soit psychiquement ou parfois financièrement. Il ne supporte pas la souffrance chez autrui et ne peut se détacher de ce ressenti. Cela fera souvent de lui un engagé farouche, un militant. mais ce sera davantage un militant désespéré, pessimiste et dépendant qu’un idéaliste optimiste.

Hyosciamus le jaloux

N’y a-t-il pas plus grande dépendance que cette jalousie pathologique qui fait sortir de soi pour n’être que dans la suspicion et la surveillance de l’autre. Ce qui vaut au plan affectif entre en résonance avec l’appétit sexuel extravagant. Ici encore, nous nous abstiendrons d’être dans un quelconque jugement, mais dans le constat que n’être que dans l’appétit et la suspicion, n’avoir sa conscience que décalée et transposée chez l’autre ne peut qu’amener à la dépendance et à la souffrance.

Ces médicaments, non exhaustifs ici comme à l’habitude seront utilisés en hautes dilution, bien évidemment. Le praticien homéopathe ne devra jamais, sauf s’il est formé et diplômé pour cela, se prendre pour un psychiatre et s’imaginer faire une thérapie simplement parce qu’il sait se mettre en empathie. Faire de l’homéopathie suffit largement pour voir le patient en souffrance psychique refleurir à lui-même. Il faut pour cela, ressentir et cueillir le symptôme dans un éprouvé partagé.


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